A proximité de la foire du livre

39e Foire du livre de Brive

Les 5 et 6 novembre derniers, Philippe Gilles et moi-même étions à Brive pour cet événement majeur, incontournable, qu’est la Foire du livre, grand rendez-vous de la vie littéraire française, plus gros salon du livre de France. Les Éditions de la Châtaigneraie n’y avaient pas de stand, c’est en visiteurs que nous avons arpenté les allées de la Halle Brassens.

Affiche 39e foire du livre de Brive 2021

39e édition de la Foire, après une année blanche en 2020, pour cause de pandémie

Contraintes sanitaires obligent, et après l’annulation de l’édition 2020 (comme ce fut le cas pour la grande majorité des salons du livre), cette année signait le retour de la Foire du livre de Brive, mais organisée sur deux sites : la halle Brassens pour la littérature générale et l’Espace des 3 provinces pour la bande dessinée et la littérature jeunesse.

Avec une jauge revue à la baisse, passant de 5 000 à 3 500 visiteurs simultanés, la halle Brassens a vu ses allées doubler de largeur par rapport à l’édition 2019, année battant les records d’affluence, avec quelque 136 000 entrées en trois jours ! Une déambulation nettement plus confortable donc, loin de l’impression de passer au rouleau compresseur de la dernière édition !

Affluence dans la halle Brassens
La foule dans la halle Brassens, où la déambulation était beaucoup plus fluide que lors de l’édition 2019 !

Têtes de gondole versus “petits” auteurs ?

Si les têtes d’affiche, ou plutôt devrais-je dire les têtes de gondole – lauréats des prestigieux prix littéraires d’automne (Goncourt, Renaudot, Femina, Grand Prix du roman de l’Académie française ou Médicis) et autres auteurs à succès confirmés, politiques ou vedettes du web – ont comme chaque fois fait le plein de visiteurs, que dire des stands des auteurs ou éditeurs plus confidentiels ?

Car en tant que petite maison d’édition indépendante, c’est bien là la question qui nous intéresse, le point essentiel pour nous : si nous voulons être présents un jour parmi les exposants de Brive, il nous faut interroger notre capacité à générer du trafic sur notre stand, permettre à nos auteurs de rencontrer leur public, de susciter l’intérêt des lecteurs bien que leur étant parfaitement inconnus. Vaste tâche ! Mission impossible ? Nous voulons croire que non.

Mais à observer les stands désertés de certains, on ne peut que constater, encore et toujours, la mainmise opérée par les grands groupes et les grosses maisons d’édition, dont certaines ont encore la chance d’être indépendantes (espérons pour elles que ce soit encore pour le plus longtemps possible !).

Dans la halle Brassens
Le voyez-vous, ce stand où nul ne se presse, au fond de la photo ? Il en est ainsi de beaucoup d’autres…

Comment alors exister face à ces géants ? C’est une question à laquelle il nous faudra répondre si nous voulons un jour faire notre entrée halle Brassens, mais surtout permettre à nos auteurs d’y vendre leurs ouvrages. Car si y être, c’est bien et est à n’en pas douter un rêve qui se réalise pour nombre d’auteurs et d’éditeurs, parvenir à ne pas rentrer bredouilles serait encore mieux !

Demandez le programme !

Au programme de la Foire, des auteurs en dédicaces bien sûr, mais aussi de nombreuses rencontres, débats, conférences, et même un concert, avec la présence exceptionnelle de William Christie (claveciniste, chef d’orchestre et fondateur des Arts florissants) et du violoniste Théotime Langlois de Swarte, associés à l’écrivain Erik Orsenna, pour une soirée inoubliable à l’occasion des 400 ans de Jean de La Fontaine.

Christie, Orsenna, Langlois, La Fontaine
Erik Orsenna, William Christie au clavecin et le violoniste Théotime Langlois de Swarte
pour une soirée célébrant les 400 ans de la naissance de Jean de La Fontaine

De nombreuses et riches rencontres, donc, mais c’est sur une rencontre professionnelle que je souhaiterais m’attarder.

6e Rencontres professionnelles de l’édition : Le virus n’aura pas eu raison du livre !

Cette rencontre professionnelle, animée par Jean Brousse, était l’occasion plus que rare pour nous, provinciaux, d’avoir sur un même plateau :

  • Françoise Benhamou, co-présidente du Cercle des économistes ;
  • Yannick Bolloré, président du Conseil de surveillance de Vivendi ;
  • Pierre Dutilleul, directeur général du Syndicat national de l’édition (SNE) ;
  • Régine Hatchondo, présidente du Centre national du livre (CNL) ;
  • Patrick Volpihac, directeur général de l’Agence Livre Cinéma, Audiovisuel (ALCA) Nouvelle-Aquitaine ;
  • Guillaume Wallut, fondateur des éditions Centmillemilliards.

Autant dire que c’était là où il fallait être ce samedi 6 novembre à 10 heures ! Nous y étions donc.

Ce fut certes des plus instructifs et des plus intéressants, mais le clou de cette rencontre fut sans aucun doute l’intervention de Yannick Bolloré.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons quelques faits en donnant quelques définitions pour bien comprendre de quoi nous parlons.

  • Yannick Bolloré : P.-D.G. d’Havas (6e groupe mondial de communication) et président du conseil de surveillance de Vivendi, fils de Vincent Bolloré ;
  • Vincent Bolloré : actionnaire majoritaire du Groupe Bolloré, ancien président du conseil de surveillance du groupe Canal+ et de Vivendi ;
  • Vivendi : détient le groupe d’édition Editis, 2e plus gros groupe éditorial français derrière Hachette Livre ;
  • Groupe Hachette : groupe éditorial mastodonte, filiale de Lagardère, n°1 français et n°3 mondial de l’édition, et dont l’avenir est aujourd’hui des plus incertains (démantèlement ou fusion avec son concurrent Editis ?) ;
  • Editis : 2e plus gros groupe éditorial français, derrière Hachette Livre, et qui devrait prendre le contrôle du groupe Hachette.

Vous avez bien tout suivi ? Alors, vous commencez sans doute à entrevoir le problème…

Pas d’inquiétude, Yannick Bolloré s’est voulu rassurant, affirmant sans trembler que l’humain et les auteurs sont au cœur des préoccupations du groupe. Mais qui oserait en douter ?

Rencontres professionnelles de l'édition Foire du livre de Brive
Intervention de Yannick Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi, lors des 6e Rencontres professionnelles de l’édition à Brive 2021

“Constituer des champions nationaux capables de faire rayonner le livre et son secteur à l’international. » Yannick Bolloré

Interrogé sur le devenir d’Hachette, Yannick Bolloré a donc voulu rassurer, mais en vérité, qui essayait-il de convaincre ?

« On essaye d’œuvrer à la création d’un champion culturel français qui aurait les moyens d’aider au développement de tout l’écosystème de l’édition, dont en premier lieu les auteurs. Chez Vivendi, quel que soit notre métier, la littérature, la télévision, le cinéma ou la musique, l’auteur est le maillon le plus essentiel de la chaîne, comme le tissu de distribution, notamment les libraires.»

À l’en croire, « le but de ce projet est vraiment dans l’intérêt des auteurs, de la distribution et des libraires ».

Or, la fusion entre Hachette et Editis constituerait un quasi-monopole dans certains domaines. Les autorités de la concurrence ne manqueront d’ailleurs logiquement pas d’émettre des réserves, notamment en ce qui concerne les secteurs de la distribution, le parascolaire, le tourisme ou le poche.

Or, le manque d’indépendance des médias et de liberté d’expression qui règne au sein du groupe n’est plus à démontrer : il n’est qu’à se souvenir des nombreuses déprogrammations d’émissions d’enquêtes et la purge opérée chez Canal+, voyant le départ de plusieurs journalistes et présentateurs vedettes de la chaîne, suite aux prises de position de certains.
Or, lorsque l’on souhaite véritablement œuvrer dans l’intérêt des auteurs, quels qu’ils soient, ne devrait-on pas commencer par leur laisser la parole ? Une vraie parole, une parole libre et ouverte ?
Toujours au sujet de la probable fusion et ne mâchant pas ses mots, Yannick Bolloré de conclure : “Je crois sincèrement – là, c’est le citoyen qui parle -, que c’est dans l’intérêt de la France. »

Dans l’intérêt de la France ! Rien de moins ! On est en droit de s’interroger… Ne serait-ce pas plutôt dans l’intérêt de Vivendi ? Dans l’intérêt du groupe Bolloré et de ses principaux actionnaires ?

Vers une pensée unique ?

De notre point de vue de petit éditeur indépendant, une telle concentration de pouvoirs ne peut en aucun cas être une bonne nouvelle pour l’édition française en général et pour les auteurs en particulier : il manquera à l’évidence une pluralité, essentielle à la diversité de pensée, que ce soit celle des auteurs autant que celle des lecteurs. On sait ce que vaut la pensée unique…

Quand les patrons de Vivendi musèlent les médias, comment être certains qu’ils ne finiront pas par tenter de formater aussi auteurs et éditeurs ?

À ce jour, et nous en parlions déjà dans notre article du 12 octobre dernier, 90 % de l’édition française sont concentrés entre les mains de cinq grands groupes. Avec cette fusion annoncée, ce ne sera plus que quatre grands groupes, dont un tel géant qu’il sera bien difficile d’avoir encore une voix face à lui, sans même parler de tenter de le concurrencer. S’octroyant ainsi les pleins pouvoirs, Vivendi-Editis-Hachette pourrait bien devenir à brève échéance l’unique pensée française…

Qui souhaite cela ? Certainement pas nous, aux Éditions de la Châtaigneraie !

Relevons nos manches d’éditeur indépendant : nous avons du boulot !

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